alceste à bicyclette

Alceste à bicyclette
réal. et scénario philippe le guay, sur une idée de fabrice luchini, int. fabrice luchini, lambert wilson, maya sansa, ged marlon. 2013, 104'. 3,5 pouces.

le synopsis
déçu et désabusé, serge tanneur (luchini) a abandonné sa brillante carrière de comédien pour se retirer sur l'île de ré. trois ans plus tard, …


… gauthier valence (wilson) débarque et lui propose de remonter sur les planches en interprétant avec lui le misanthrope

l'avis
l'histoire est évidemment une mise en abyme. les personnages que répètent, en alternant les rôles, les deux comédiens cinq jours durant leur tendent un miroir sur leur propre personnalité et la relation qu'ils entretiennent l'un envers l'autre dans la vie. et le film de se transformer très vite en une réflexion sur le métier de comédien, la sincérité d'une interprétation, la sincérité tout court, sur la nature de la réussite et la manière dont chacun la vit ou l'assume. car dans la pièce, tout oppose les deux personnages d'alceste et de philinte. alceste hait l'humanité, son hypocrisie et ses compromissions. il dénonce le paraître et place la vérité au premier plan. philinte, au contraire, est davantage inféodé à l'esprit dominant et se montre plus conciliant. exactement comme les deux acteurs qui les interprètent.

j'ouvre ici une parenthèse. ce film m'a fait penser, dans un autre registre, aux deux personnages de ce film brillant qu'est le limier, de joseph l. mankiewicz, d'après une pièce d'anthony shaffer, qu'interprétèrent brillamment en 1972 laurence olivier et michael caine (oubliez le remake de kenneth branagh en 2007). le premier campait andrew wyke, auteur respecté de romans policiers façon agatha christie et grand amateur de jeux en tous genres, le second milo tindle, amant de la femme du premier, coiffeur et fils d'immigré italien, également à succès (car conduisant une voiture de sport) mais très vulgaire (selon le premier). l'histoire racontait l'affrontement, la joute intellectuelle, de ces deux hommes que tout opposait. je referme la parenthèse.

luchini s'en donne à coeur joie, il est ici tout à fait dans son élément à déclamer du molière. pas étonnant que l'idée du film vienne de lui. elle est née sur le tournage de les femmes du 6ème étage, lors d'une discussion avec le même réalisateur philippe le guay. comme souvent dans les rôles qu'il interprète, derrière l'homme "décalé" (par rapport à ses contemporains), trahi et bourru, qu'un rien agace ou exaspère parce que la réalité ne correspond que rarement à son exigence, voire à son intransigeance, perce un être bon et sensible, d'une drôlerie intelligente et irrésistible. un genre de personnages qui lui collent tellement à la peau que, molière comme prétexte ou pas, on a l'impression de l'avoir toujours vu dans ce type de registre. mais qu'importe, c'est comme ça qu'on l'aime. ici, la vraie star, c'est lui, il est un alceste plein écran.

valence-philinte n'est qu'un faire-valoir. d'ailleurs, quand ils inversent les rôles et que valence joue alceste (qu'il rêve secrèetement d'interpréter à la fin), valence n'est-il pas tourné en ridicule par tanneur (le patronyme n'est pas choisi au hasard)? juste ou fausse, la psychologie du personnage vue par valence est souvent contredite par tanneur. selon tanneur – il le lui fait comprendre (notamment dans la séquence de la soirée télé) mais ne le dit jamais -, valence n'est finalement qu'un acteur de seconde zone, qui a une ambition mal placée, et qui a certes rencontré le succès mais au prix de la vulgarité. valence, de son côté, en est conscient mais ne veut pas l'admettre, souffrant sans doute d'un complexe d'infériorité, il tente de convaincre l'autre de son talent. en même temps, même s'il est sincère dans sa démarche, il masque, derrière l'alibi d'une interprétation contemporaine (genre actors studio) qui veut que l'acteur traduise physiquement la psychologie d'un personnage, un manque de travail de fond sur le personnage. de même, la diction "moderne" de valence, qui veut qu'on ne prononce plus chaque vers d'un alexandrin, est selon tanneur un mépris de la lettre. or quand on ne respecte pas la lettre, on ne respecte pas l'esprit.

seconde parenthèse: à ce propos, le réalisateur, qui a écrit le personnage de valence comme un portrait de lui-même, déclare que le sujet du film est la liberté de l'acteur. il a donc laissé ses comédiens improviser, notamment lors de la séquence sur la façon de dire des alexandrins. le film se compose de plusieurs scènes de répétition et valence devait progresser dans son interprétation, c'est-à-dire dans la compréhension de son personnage. défi pour lambert wilson, homme de théâtre, qui déclare: "le personnage, au départ, n'est pas dans le texte et en a une vision anecdotique. il veut la moderniser et est parfaitement ridicule, comme si un musicien prétendait jouer mozart sans en jouer toutes les notes." wilson a donc dû calculer sa maladresse. joli travail d'acteur. seconde parenthèse fermée.

tanneur, de son côté, et au risque d'être trop rigide, a compris le personnage dans toute sa complexité, car il est pur, vierge de toute influence populaire. en un mot, il ne s'est pas commis dans des séries télévisées: il est resté fidèle à la tradition, au texte, à l'auteur. qui a raison, qui a tort? on est tenté de répondre: les deux, car au fond la question n'est finalement pas importante. ce qui l'est, c'est que de cet "affrontement", de ces deux façons antagonistes de voir le monde, naisse quelque chose d'exceptionnel.

entier et aigri, aigri parce qu'entier, tanneur retournera-t-il sous les feux de la rampe, après trois ans de réclusion? valence réussira-t-il à se refaire une réputation d'acteur, après celle de séducteur, en convainquant tanneur de remonter sur les planches? vous le saurez en regardant ce très agréable petit film :).

la fin (que je ne vous révélera pas, même sous la torture), cadre parfaitement avec l'image de ces deux personnages, pas alceste et philinte, mais tanneur et valence: d'un côté l'intransigeance (et la vanité) jusqu'au bout, de l'autre le complexe d'infériorité. jusqu'au bout également. magnifique.