möbius

Möbius

réal. et scénario éric rochant, int. jean dujardin, cécile de france, tim roth, émilie dequenne. 2013, 103'. 3,5 pouces.

le synopsis
agent des services secrets russes, gregory liubov (dujardin) est envoyé à monaco pour surveiller les agissements de rostovski (roth), un puissant oligarque russe. dans le cadre de cette mission,…


… son équipe recrute alice (de france), trader spécialisée dans la titrisation à même d'intéresser l'homme d'affaires. la soupçonnant de trahison, liubov décide de rompre avec le protocole et de "renifler boris", c'est-à-dire d'entrer en contact avec son agent infiltré.

l'avis
intéressant, parfois brillant, parfois haletant, möbius relève du bon vieil espionnage à la française, issu d'une tradition cinématographique très intimiste. mais au fond, est-ce un film d'espionnage avec une histoire d'amour ou une histoire de passion amoureuse dont l'espionnage n'est qu'un prétexte? pour moi, il s'agit clairement d'une histoire de coup de foudre dans un contexte compliqué.

cela dit, on ne croit pas une seconde que dujardin puisse être un agent russe, malgré le gros travail linguistique auquel il a dû se plier avec un coach pour le rôle, mais peu importe: son charisme fait merveille. il vieillit vachement bien, la barbe de trois jours et les cheveux grisonnants lui vont comme un gant, et il traverse ses rôles avec une sorte de "sérieuse désinvolture" qui ajoute du poids à ses personnages. de plus, l'alchimie de moïse (son nom de couverture) avec alice fonctionne parfaitement. la passion qui les lie est, elle, totalement crédible. pour preuve les deux scènes d'amour, points culminants de leurs rencontres secrètes, sont filmées avec tellement de pudeur et d'intelligence qu'on n'a aucun mal à entrer en connivence avec ce couple illégitime incapable de s'empêcher de commettre une "énorme connerie". pudeur car, à l'image de l'activité secrète des personnages, cette passion-là n'est pas bruyante et les ébats se font en silence, en soupirs et en regards. intelligence car le cadre est très serré sur les visages, et les corps – donc le sexe – sont presque relégués au second plan. ce qui réduit à l'essentiel l'intensité de cette alchimie car le réalisateur ne raconte pas une vulgaire histoire de cul. la seule concession à la "réalité de la chair" que rochant se permet est un bref monologue d'alice disant à liubov, après une étreinte: "t'as des bras concrets, ça faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie autant chez moi dans les bras d'un homme".

bien sûr, il y a toujours un prix à payer dans ces histoires. et il sera ici particulièrement élevé. curieusement, ce n'est pas tant pour avoir vécu une passion impossible que ces deux-là paieront et liubov s'en sortira mieux qu'alice. quoique.

moi je serais vous, j'irais vite voir ce film.

brèves de coulisses…
möbius
permet à éric rochant de revenir à la réalisation, après l'école pour tous (2006) et surtout les patriotes (1993), échec commercial après lequel il avait eu toutes les peines du monde à monter ses projets, et surtout à l'espionnage, son genre de prédilection. "möbius est avant tout un film de peau, un film d'amour…", a déclaré rochant. ainsi, après des essais en numérique et argentique, le réalisateur a préféré au numérique, très froid et cru, la pellicule argentique 35 mm, qui donne indéniablement au film beaucoup plus de glamour. après the artist et les infidèles, où jean dujardin était
très expressif, l'acteur se retrouve ici dans un rôle plus intérieur, tout en retenue, où
c'est finalement le réalisateur qui vient le chercher avec sa caméra. audrey tautou était pressentie pour le rôle d'alice. heureusement, il y a la belge cécile de france dans le cinéma français, actrice bien plus "femme", et donc bien plus à même de rendre crédible cette histoire de passion.

pourquoi ce titre, möbius? il s'agit en fait, pour être précis, du ruban* de möbius, ruban de papier ou de tissu qui, torsadé, ne possède qu'une seule face (contre deux avec un ruban classique) et qui illustre les deux aspects d'un même problème. en l'occurrence la "double" activité, inextricablement imbriquée, des personnages: le renseignement et la passion amoureuse qui les perdra. il y a aussi, dans ce ruban à une seule face, une notion de mouvement perpétuel, d'inexorabilité (de la perte).

* on l'appelle aussi bande, boucle ou ceinture. elle a été décrite pour la première fois en 1858 par un mathématicien allemand, august ferdinand moebius (1790-1868), dans un mémoire qu'il a présenté à l'académie des sciences à paris. ce qui lui a permis d'en être retenu comme l'inventeur, au détriment de johann benedict listing (1808-1882) qui la découvrit presque au même moment.