les enfants du paradis à la cinémathèque française de paris

Les enfants du paradis, l'expo

jusqu’au 27 janvier 2013, la cinémathèque française abrite une exposition passionnante et magnifique sur l’un des plus célèbres et des plus grands représentants du cinéma français d’immédiat après-guerre:…


les enfants du paradis, qui a été élu meilleur film de tous les temps, ex aequo avec la règle du jeu (renoir), par un panel de critiques en 1995, à l’occasion du centenaire du cinéma. mais pour bien mesurer l’ampleur et l’aspect quasi héroïque de l’oeuvre, il convient de replacer les choses dans leur contexte…

nous sommes en 1929 et marcel carné est un (très) jeune (23 ans) critique de cinéma. il est déjà passé par la case assistant (de jacques feyder, sur la kermesse héroïque, et de rené clair, sur sous les toits de paris, entre autres) et a réalisé un premier documentaire remarqué. en 1936, il met en scène son premier long-métrage, jenny, et rencontre jacques prévert. l’année suivante, il réalise drôle de drame et c’est le début d’une quasi-décennie prodigieuse de films mythiques: quai des brumes, hôtel du nord, le jour se lève, les visiteurs du soir, ces deux derniers tournés sous l’occupation, plus bien sûr son chef-d’oeuvre, les enfants du paradis, et, en 1946, le crépusculaire les portes de la nuit, premier grand rôle d’yves montand. jacques prévert mettra plus de six mois à écrire le scénario. deux précieux collaborateurs de carné, juifs d’origine hongroise, travaillent dans la plus totale clandestinité dans le sud de la france où toute l’équipe est réunie pour élaborer le film: joseph kosma, qui signera une partie de la musique du film sous le pseudonyme de georges mouquier (tandis que l’autre partie sera composée par maurice thiriet), et alexandre trauner, chef déco attitré de carné, sous la direction officielle de léon barsacq.

à propos de décors, justement, ils sont construits pendant des semaines dans les studios de la victorine à nice. résultat: tréteaux et perspectives forcées donnent à la reconstitution du fameux « boulevard du crime », qui donne son titre à la première époque du film, un réalisme confondant.

drame romantique sur fond de critique sociale, le film rend plusieurs hommages. au peuple, tout d’abord, aux déshérités qui viennent chercher évasion et réconfort au théâtre, se massant faute de moyens tout en haut des salles, sur les balcons dont l’appellation – le paradis, car proche du « ciel » – donnera son nom au film. au siècle et à la ville de tous les possibles, ensuite, dont prévert le scénariste-poète est amoureux. au théâtre, bien sûr, car le film permet au spectateur d’en pénétrer les coulisses, d’en apercevoir le fonctionnement et d’en saisir les enjeux sociaux. et enfin car si la seconde partie s’intitule l’homme blanc, en référence au mime debureau (celui par qui le drame arrive), prévert a intitulé la première boulevard du crime.

mais pourquoi « boulevard du crime »? une portion du boulevard du temple, à paris, était coupée, tout au nord, par la rue du faubourg du temple. les théâtres y foisonnaient et ce sont les crimes qui étaient représentés chaque soir dans les mélodrames de ces théâtres qui finirent par donner son surnom à l’endroit. il y avait là notamment le théâtre-lyrique, les funambules (dont la façade a été reconstituée pour les besoins de l’exposition), le théâtre
de l’ambigu, le cirque-olympique, les folies-dramatiques et les
délassements-comiques. mais, et cela malgré le soulèvement du peuple pour l’empêcher, cette portion du boulevard sera démolie en 1862 par le baron haussmann dans sa réorganisation de paris pour laisser place à la création de la place de la république. tous disparaîtront à l’exception des folies-mayer qui sont toujours là mais sous le nom de théâtre déjazet.

le tournage débute donc à l’été 1943. mais voilà, c’est la guerre et deux mois plus tard, les financiers italiens se retirent et les allemands l’interrompent pour le mettre sous le joug d’une organisation nazie. carné ameute la presse et les allemands font marche arrière. le tournage reprend en novembre mais à joinville et à paris, cette fois, aux studios pathé de la rue francoeur, et les décors de la victorine sont laissés à l’abandon. carné espère faire durer jusqu’à la libération un tournage de toute façon ralenti par les circonstances: alertes aériennes, pénuries d’électricité et de pellicule, qu’il faut parfois se procurer au marché noir. antisémite notoire et collabo, l’acteur halluciné robert le vigan, qui doit incarner (ironiquement) le marchand d’habits informateur jéricho (le « chand d’habits » de la façade du théâtre les funambules), tourne une scène et s’enfuit pour échapper aux résistants. il est remplacé par pierre renoir. en fin de compte, le tournage, qui devait durer 4 mois, se terminera en juin 1944 mais le projet aura demandé deux ans de travail au total et englouti un budget colossal. pour la petite histoire, carné utilisera une caméra, nouvelle à l’époque, entièrement insonorisée grâce à un caisson et montée sur un trépied en fonte, peu mobile mais assurant une stabilité à toute épreuve lors des prises de vues. d’ailleurs, aux mouvements d’appareils, carné préfère les mouvements du coeur et ne réalise des mouvements de caméra que lorsqu’ils sont commandés par une nécessité descriptive, la virtuosité de l’appareil se faisant selon lui bien souvent au détriment de l’histoire et surtout des acteurs. cette caméra est exposée à la cinémathèque.

le film sera projeté pour la première fois le 9 mars 1945 au palais de chaillot dans une france libérée et deviendra le chef-d’oeuvre que l’on connaît et dont le succès ne s’est jamais démenti.

c’est d’abord une oeuvre personnelle, celle d’un poète amoureux de paris, du 19ème siècle et du boulevard du crime: jacques prévert. il est ensuite devenu une oeuvre collective, emmenée par la force créatrice de quelques passionnés talentueux. il repose sur des personnages ayant réellement existé – le mime baptiste debureau, magnifiquement ressuscité par jean-louis barreau, l’anarchiste meurtrier pierre-françois lacenaire, interprété avec beaucoup de froideur par marcel herrand, et l’acteur frédérick lemaître, auquel le truculent pierre brasseur prête ses traits – mais aussi sur des personnages inspirés de figures de l’époque – le demi-frère de napoléon iii aurait donné naissance au comte édouard de montray (splendide louis salou), ou encore sur des personnages imaginaires (notamment garance, interprétée par arletty ou nathalie, jouée par la quasi-débutante maria casarès, débarquée en france de sa galice natale et que carné terrorise). vers la fin du film, lacenaire déclare qu’il est en train d’écrire un « petit acte plein de gaieté et de mélancolie: deux êtres qui s’aiment, se perdent, se retrouvent et se perdent à nouveau ». c’est exactement la trame des enfants du paradis, lacenaire offrant un miroir au scénariste-poète.

l’amour étant le thème central du film (« les seuls films contre la guerre, ce sont les films d’amour », disait prévert), le film contient un grand nombre de répliques qui sont passées à la postérité, dont celle de garance qui, sur un ton ironique, dit à un lemaître séducteur que « paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour »…

vous êtes encore là? mais courez la voir, cette exposition! vous en apprendrez beaucoup sur paris, le cinéma, l’immense poésie de prévert, l’oeuvre du géant (un peu oublié aujourd’hui) marcel carné (à qui une rétrospective est consacrée à un étage supérieur de la cinémathèque), et sur ce qu’est finalement un chef-d’oeuvre…