immense respect…

hier soir, j'ai vu annie girardot dans une émission qui lui était consacrée. et j'en ai été bouleversé. j'avais eu la chance de l'apprécier sur scène à genève en 2004. seule en scène pendant une heure et demie. impressionnante. elle terminait alors une tournée commencée en 2001, avec une pièce de roberto athayde, madame marguerite, rôle pour lequel elle obtiendra l'année suivante…


… le molière de la meilleure comédienne (ainsi qu'un molière d'honneur pour l'ensemble de sa carrière). et puis je l'avais un peu oubliée. comme tout le monde d'ailleurs. à commencer par l'industrie du cinéma mais depuis bien plus longtemps encore.

comédienne pourtant brillante, douée d'une force de caractère hors du commun, elle débute en 1954 sur les planches de la comédie française, tout de suite après avoir obtenu deux premiers prix au conservatoire d'art dramatique de paris, dont un pour la comédie. elle brille déjà dans des rôles comiques et triomphe dans la machine à écrire de jean cocteau. ce dernier, qui voit en elle le plus beau tempérament dramatique d'après-guerre, a une idée de génie: il lui demande de se couper les cheveux.

Anniegirardot2

révélation. girardot se découvre enfin telle qu'elle est. dès lors, elle n'arrêtera pas de tourner, et notamment en italie où son premier grand rôle à cinecittà (rocco et ses frères, visconti, 1960), lui permet de rencontrer celui qui deviendra son mari, renato salvatori. en italie pendant plusieurs années, puis de nouveau en france, les rôles s'enchaînent et girardot devient la star la plus "bankable" du cinéma français, comme on dit aujourd'hui. elle tournera ainsi près de 80 films en deux décennies, et sous la direction de grands metteurs en scène – comencini, monicelli, les frères taviani, pour les italiens et, côté français, oury, delannoy, audiard, clair, carné, christian-jaque, mais aussi molinaro, giovanni, lelouch ou boisset. certains de ses films resteront dans les mémoires (mourir d'aimer, 1971, traitement de choc, 1972, docteur françoise gailland, 1975).

la plupart, malheureusement, sombreront dans l'oubli. encore et toujours l'oubli. mauvais choix personnels ou désaffection de la profession ou du public? un peu des deux. au début des années 80, lasse de tourner sans arrêt, elle décide de faire un break, ou plutôt de faire autre chose. et elle tombe éperdument amoureuse d'un jeune musicien inconnu, bob decout. leur histoire durera une dizaine d'années. par amour, elle tente de le placer sous les feux des projecteurs mais l'homme n'a ni envergure ni talent et tant la profession que le public s'interrogent, s'inquiètent, avant de se détourner d'elle progressivement. d'autant que les différentes entreprises dans lesquelles elle se lance avec (pour?) lui – une émission télé, une comédie musicale, une pièce de théâtre – seront toutes des échecs cuisants. sans trouver de producteur, elle va même jusqu'à hypothéquer son appartement de la place des vosges pour monter cette comédie musicale qui ne tiendra pas l'affiche un mois. ruinée, elle prétend que nombreux sont les réalisateurs qui ne l'ont pas fait travailler jusque-là et qu'ils vont lui proposer des rôles. comme toujours. et puis rien pendant quelques années. elle fait quelques films qui passent inaperçus. jusqu'à ce que l'un des hommes de sa vie, claude lelouch, vienne la chercher. pour son rôle dans les misérables, elle reçoit le césar de la meilleure actrice dans un second rôle (1996). au cours de la soirée de remise, elle livre, sublime de sensibilité, mais en larmes, un discours improvisé totalement bouleversant, celui d'une actrice en terrible manque d'amour d'un art – et d'un public – auxquels elle a tout donné, un discours qui ont des accents de regrets, presque d'appel au secours. les professionnels présents ce soir-là se rendent compte à quel point cette femme a souffert et souffre encore de ce traitement injuste, et lui offre une standing ovation. une bien maigre consolation. elle continuera à se produire sur scène et à tourner, pour le cinéma et la télévision, parfois avec des grands – notamment haneke, qui lui confiera deux rôles (la pianiste, qui lui vaudra un second césar de la meilleure actrice dans un second rôle en 2002, et caché, en 2005).

jusqu'à ce que tombe un autre couperet, beaucoup plus impitoyable celui-là: la maladie d'alzheimer est diagnostiquée en 2001 (mais ne sera annoncée publiquement qu'en 2006). au début, elle ne veut pas en entendre parler, allant jusqu'à endosser le rôle de madame marguerite. personne ne croit à ce projet et le producteur, par prudence, ne prévoit que 30 représentations à paris. le succès sera tel que la pièce sera jouée plus de 800 fois pendant 3 ans.

il semble que l'oubli ait été pour elle le grand drame de ces trente dernières années. et, ironiquement, à double titre plus récemment, car annie girardot, aujourd'hui âgée de 79 ans, ne se souvient plus, selon sa fille giulia salvatori, qu'elle a été l'une des plus grandes stars du cinéma français…